Par une nuit marquée par le tambourinage de la pluie, Thomas Müller, homme de pouvoir et de secrets, continue d'orchestrer ses plans depuis son bureau de Saint-Moritz. Mais malgré le contrôle qu'elle croit détenir, une variable inattendue menace de tout bouleverser : Lucia Marini, une femme déterminée et astucieuse qui ne lâche rien.
Lucia, plongée dans ses pensées et entourée de documents et d'indices, suit chaque piste avec un dévouement infatigable. Son intuition la mène à de nouvelles révélations, mais le risque augmente lorsqu'une mystérieuse disparition se mêle à l'enquête. Avec l'aide de vieilles connaissances et d'alliances inattendues, Lucia commence à relier les points, révélant un réseau d'intrigues qui s'étend bien au-delà de ce qui avait été imaginé.
Le chapitre est teinté de tension lorsque la recherche l'emmène dans un endroit isolé et dangereux, où chaque pas pourrait être fatal. Avec un mélange de ruse et de courage, Lucia fait face à un défi qui mettra à l'épreuve ses limites, la laissant toujours plus proche de la vérité, mais aussi plus exposée aux dangers qui l'entourent.
"The Trap" est un chapitre plein de suspense, où la frontière entre justice et vengeance devient mince, et où chaque choix pourrait changer le destin du jeu. Un moment charnière qui laisse le lecteur en suspens, impatient de découvrir la suite.
Voir tous les chapitres :
- Chapitre 1 : Le vol
- Chapitre 2 : Ombres et soupçons
- Chapitre 3 : Labyrinthes du passé
- Chapitre 4 :L'arrestation
- Chapitre 5 : Vérités cachées
- Chapitre 6 : Le puzzle incomplet
- Chapitre 7 : Mystères chez Corenno Plinio
- Chapitre 8 : Rebondissements et surprises
- Chapitre 9 : Patrouilles nocturnes
- Chapitre 10 : Ombres et sang sous le château
- Chapitre 11 : La piste suisse
- Chapitre 12 : La dure loi des enquêtes
- Chapitre 13 : Révélations à Saint-Moritz
- Chapitre 14 : Connexions cachées
- Chapitre 15 : Opérations fantômes
- Chapitre 16 : Un après-midi à Lambrate
- Chapitre 17 : Renonciation
- Chapitre 18 : La rencontre décisive
- Chapitre 19 : Le piège
Le Cas de la Formule de Polypropylène Perdue à Milan
par Marco Arezio
Récits. Ombres d’Ambition. Chapitre 19: Le Piège
La pluie martelait les larges vitres du bureau de Thomas Müller à Saint-Moritz. Assis derrière un bureau en acajou poli, l’homme contemplait les gouttes qui glissaient sur la surface vitrée, un reflet du tourbillon de pensées qui l’assaillaient. Bien qu’il cherchât à projeter une image de calme, ses yeux trahissaient une tension latente, un incessant remous intérieur que même ce cadre élégant ne parvenait pas à apaiser.
Un bref signal sonore retentit dans le silence oppressant de la pièce : le téléphone crypté, posé à ses côtés, venait de recevoir un nouveau message. Müller se pencha d’un air tranquille, mais la rapidité avec laquelle il saisit l’appareil révéla son impatience. Il écouta le message tout juste arrivé, l’expression oscillant entre soulagement et calcul.
« K18, le transfert est achevé. Tout se déroule selon le plan. Aucun signe d’ingérence. Dans l’attente de nouvelles instructions. »
Il sourit, satisfait. Le réseau qu’il avait tissé fonctionnait à la perfection. D’un long soupir, il se leva et s’approcha de la fenêtre pour observer les lumières vacillantes de la petite ville alpine, en contrebas.
Cependant, il restait une variable hors de contrôle : Lucia Marini. Même si on l’avait officiellement déchargée de l’affaire, Müller savait que sa détermination la rendait dangereuse en permanence. Il lui fallait trouver un moyen de la neutraliser, mais avec discrétion. Un affrontement direct aurait attiré trop d’attention.
De basses nuées se succédaient lentement, recouvrant à la manière d’un suaire les hauts sommets alpins dominant Saint-Moritz, imprégnant le paysage d’une mélancolie inconsolable, comme si le ciel pleurait de délicates larmes.
Tandis qu’il réfléchissait, on frappa à la porte.
« Entrez », dit-il d’une voix ferme.
Helena entra, élégante et impeccable comme toujours, vêtue d’un tailleur gris foncé qui épousait ses formes avec une précision presque chirurgicale. Ses yeux d’un bleu intense et perçant semblaient sonder chaque recoin de la pièce, attirant naturellement l’attention de quiconque la regardait. Elle tenait à la main une chemise mince, qu’elle portait avec désinvolture entre ses doigts effilés, comme un verre de vin rouge scintillant telle une pierre précieuse dans la lumière tamisée de la pièce. chacun de ses mouvements, calculés et fluides, dégageait une aura de charme sophistiqué, comme si elle avait pleinement conscience du magnétisme qu’elle exerçait autour d’elle.
Müller, assis derrière son bureau, s’efforçait d’afficher un air détaché, mais il lui était impossible d’ignorer la présence de la jeune femme. Ses yeux, bien que rivés sur ses documents, laissaient transparaître une lueur d’intérêt qui s’animait chaque fois qu’Helena s’approchait. L’homme feignait une concentration totale sur son travail, mais, de temps à autre, son regard s’échappait furtivement, s’attardant un bref instant sur les lignes élégantes de la silhouette d’Helena avant de revenir sur ses feuillets, comme s’il craignait qu’on ne le surprît.
Bien qu’un simple signe de connivence lui eût suffi pour faire comprendre à la jeune femme ses intentions ou ses désirs — sûr que rien ne l’en empêcherait et qu’elle s’en réjouirait — il ne voulait pas s’y attarder dans l’immédiat.
« Bonsoir, Thomas », dit-elle en posant la chemise sur le bureau et en l’ouvrant. « Voici les rapports sur la surveillance de Marini. Tu veux les lire maintenant ? »
« Oui, Helena. Je veux tous les détails », répondit Müller en revenant à son bureau pour feuilleter les documents avec attention.
« Elle tente de poursuivre ses recherches de son côté », expliqua Helena en désignant quelques notes manuscrites. « Elle a parlé à un journaliste local et demandé l’accès à des documents qu’elle n’est pas censée consulter. Sa ténacité est presque… admirable. »
« Admirable, mais dangereuse, » répliqua Müller, un sourire glacé aux lèvres. « Nous ne pouvons nous permettre aucune erreur. Nous devons prendre les choses en main avant qu’elles ne deviennent incontrôlables. »
Helena hocha la tête, attendant ses instructions. Après un instant de réflexion, Müller se pencha, croisant les doigts sous son menton.
« J’ai une proposition. Trouvez-moi quelque chose que nous pourrons retourner contre elle. Peu importe quoi, il faut qu’elle comprenne que ce n’est pas dans son intérêt de continuer. Si nécessaire, offrez-lui un marché. Quelque chose qu’elle ne puisse refuser. »
Helena haussa un sourcil. « Et si elle refuse ? »
Müller eut un mince sourire, un rictus qui n’atteignit pas son regard. « Alors, nous emploierons des mesures plus… radicales. Mais je préfère éviter. Pour l’instant. »
Pendant ce temps, Lucia se trouvait dans son petit appartement à Milan, un refuge familier et rassurant, contraste au chaos régnant dans son esprit. Assise à son bureau en bois sombre, au milieu d’une montagne de documents, notes et articles découpés, elle semblait perdue dans un univers de connexions à reconstituer. Feuillets griffonnés à la hâte, d’autres surlignés de couleurs vives : tout l’espace disponible était recouvert, et, au centre, un carnet à la couverture usée, gorgé de notes serrées et d’hypothèses notées au fil de ses longues heures de réflexion.
Lucia portait un cardigan crème doux, un peu trop grand, l’enveloppant comme une caresse, laissant entrevoir une chemise bleue simple au col ouvert. Son pantalon de coton foncé, confortable, convenait parfaitement à une journée passée chez elle. À ses pieds, elle avait de grosses chaussettes en laine grise, retroussées aux chevilles. Ses cheveux châtains, défaits et en bataille, tombaient sur ses épaules, témoins des heures durant lesquelles elle s’était machinalement recoiffée, absorbée dans ses pensées.
L’appartement, petit mais chaleureux, était baigné par la lumière d’une lampe de bureau diffusant une atmosphère intime et réconfortante. Sur la table, à côté du bureau, reposait une tasse de café désormais froid, son liquide sombre reflétant faiblement la lueur de la pièce. À ses côtés, une assiette et un morceau de tarte à moitié entamée : signe du peu de temps que Lucia s’accordait pour manger, trop absorbée par ses recherches pour faire une pause.
Derrière elle, la bibliothèque croulait sous les livres de tout genre : romans, essais, manuels de criminologie et anciens dossiers accumulés au fil des ans. Quelques objets personnels s’y frayaient un chemin : un cadre photo représentant sa famille, une antique montre à gousset héritée de son grand-père et une tasse dont le motif, presque effacé, rappelait un cadeau d’un collègue d’autrefois.
Au loin, le bruit feutré des voitures sous ses fenêtres s’entremêlait au tic-tac d’une pendule murale. De temps à autre, elle levait les yeux du chaos qui régnait sur le bureau pour regarder au-dehors. La ville, comme une toile en mouvement, scintillait sous l’éclairage des lampadaires se reflétant sur les trottoirs humides de pluie.
Lucia se sentait épuisée, mais incapable de s’arrêter. Chaque lien qu’elle essayait de démêler, chaque nom apparu dans ses notes, était une pièce d’un puzzle complexe qui lui échappait encore. Le souvenir de Marco Gentili lui revenait, accompagné de ses découvertes inabouties et du mystère qui planait autour de la formule de polypropylène. Et puis, il y avait toujours Müller, omniprésent dans ses pensées, cette ombre menaçante qui se dressait sur chaque chemin qu’elle empruntait.
Son état d’âme oscillait entre frustration et détermination. Elle savait que le temps lui manquait, mais chaque nouvelle intuition, chaque nouveau détail, la poussait à continuer. « Il faut que je trouve un point d’entrée », se dit-elle en elle-même, sirotant un peu plus de son café, dont l’amertume s’était accentuée avec les heures. Ce n’était plus seulement une affaire de justice : c’était personnel. Müller avait manipulé trop de gens, trop de vies, et Lucia ne pouvait pas le laisser s’en sortir sans rendre de comptes.
Respirant profondément, elle laissa à nouveau son regard se poser sur les documents éparpillés. Sa maison, avec sa chaleur et son intimité, était le seul lieu où elle pouvait baisser sa garde. Pourtant, ce soir-là plus que jamais, la sécurité de son domicile paraissait fragile face aux ténèbres extérieures. Lucia savait qu’elle était seule dans ce combat, mais la perspective de découvrir la vérité l’aidait à ignorer la peur qui, parfois, se manifestait.
Un bruit soudain retentit depuis le téléphone fixe, la faisant sursauter. Elle se leva et attrapa le combiné, reconnaissant aussitôt la voix de Carlo Conti, un collègue de confiance.
« Salut Carlo, quoi de neuf ? » demanda-t-elle d’une voix lasse mais curieuse.
« Lucia, il faut qu’on parle. En personne. Je ne peux rien dire au téléphone, » fit Carlo, d’un ton grave.
Lucia sentit un frisson d’inquiétude. « Très bien. Où peut-on se voir ? »
« Comme d’habitude. Donne-moi une demi-heure. »
Le bar où ils se retrouvèrent était un petit repaire niché dans les ruelles de Milan, un lieu qui semblait appartenir à une autre époque. Son enseigne en fer forgé, éclairée d’une lumière chaude et douce, oscillait légèrement sous le vent du soir. À l’intérieur, l’ambiance était feutrée et accueillante, mêlant charme rétro et élégance sobre.
Des lambris en bois sombre revêtaient les murs, exhalant un parfum de cire et de vieilles choses. Au-dessus d’un comptoir de bois verni, étincelant de propreté, pendaient des rangées de verres en cristal qui reflétaient la lueur tamisée de lampes en laiton. Un grand tableau noir, couvert d’inscriptions à la craie blanche, annonçait le menu du jour : vins fins, spiritueux rares et quelques cocktails classiques. Le barman, un homme d’âge moyen aux moustaches soignées et à la chemise immaculée, s’affairait avec des gestes lents mais précis, comme si chacun de ses mouvements répondait à un rituel.
Le sol, pavé de carreaux hexagonaux blancs et noirs, usés par des décennies de clients fidèles, contrastait avec les petites tables rondes, dont le plateau de marbre blanc reposait sur un pied en fer forgé. Chacune était ornée d’une bougie allumée, placée dans un verre ambré, projetant une lumière chaude et vacillante. Les chaises, sobres et robustes, étaient revêtues de velours vert un peu délavé, mais toujours accueillant.
Un antique gramophone installé dans un coin diffusait en fond un choix de morceaux de jazz, un saxophone empreint d’une mélancolie enveloppante. Les notes se mêlaient aux chuchotis des rares clients présents : conversations basses, tintements de verres et bruissement des pages d’un journal que lisait un habitué solitaire, appuyé au comptoir.
Carlo était assis dans l’angle le plus reculé, à une table idéale pour discuter à l’abri des regards. Il avait choisi ce coin pour sa position stratégique, assez éloigné des autres pour éviter d’être entendu, tout en gardant un œil sur l’entrée. Devant lui, un verre de whisky à moitié plein captait la lueur de la bougie, formant des reflets dorés sur ses mains.
Quand Lucia entra, Carlo lui fit signe de la main pour l’inviter à le rejoindre. Elle traversa la salle au plancher qui craquait sous ses pas, posa son sac sur la table et s’installa, enveloppée de l’atmosphère intimiste du lieu. À eux deux, dans cette semi-pénombre, sur fond de jazz, le temps semblait suspendu, comme si l’endroit offrait un abri hors du monde, à distance des regards curieux et du tumulte de la ville. Un cadre parfait pour échanger confidences et décisions délicates, idéal pour deux personnes tenues de partager des secrets trop lourds pour être divulgués ailleurs.
« Merci d’être venue, Lucia, » dit-il, grave. « Il y a quelque chose que tu dois savoir. Quelque chose de sérieux. »
Lucia s’adossa au dossier, les bras croisés. « Je t’écoute. »
Carlo se pencha, baissant la voix. « J’ai entendu des rumeurs à propos de la fille du questore. On dit qu’elle aurait… disparu. Mais personne à la questure n’en parle ouvertement. Dès que j’ai posé des questions, on m’a coupé la parole. »
Lucia ouvrit de grands yeux, le cœur battant plus vite. « Sofia ? Disparue ? Comment est-ce possible ? »
« Je l’ignore, mais c’est louche. J’ai le sentiment que c’est lié à ton enquête, » reprit Carlo, le regard vissé au sien. « Fais attention, Lucia. Il se trame quelque chose de bien plus vaste qu’on ne le pensait. »
Lucia prit un instant pour assimiler la nouvelle. La disparition de Sofia ne pouvait être fortuite. Il devait y avoir un lien, et elle était déterminée à le découvrir. Mais elle se rendait aussi compte que le temps jouait contre elle. Si Müller y était impliqué, il ne reculerait devant rien pour protéger ses intérêts.
Inspirant longuement, elle fixa Carlo. « Merci de m’avoir prévenue. Plus que jamais, nous devons être solidaires et avancer prudemment. Mais je te promets que je n’abandonnerai pas tant que je n’aurai pas mis la main sur la vérité. »
Carlo acquiesça, lisant dans ses yeux cette détermination qu’il admirait depuis longtemps. « Je compte sur toi, Lucia. Mais sois prudente. C’est un jeu dangereux. »
« Je sais, » répondit-elle avec un mince sourire. « Mais c’est loin d’être le premier. »
Installée à la table du bar, Lucia tapotait le bois poli du bout des doigts. Les mots de Carlo tournaient encore dans sa tête : Sofia avait disparu. Son instinct lui intimait de ne pas s’en détourner, mais la moindre parcelle de son être se rebellait à l’idée de mettre de côté l’enquête sur la formule. Elle en était persuadée : les deux affaires étaient liées, et le temps pressait.
« On ne peut pas se permettre la moindre erreur, » dit Lucia en posant son regard sur Carlo. « Si Sofia a été enlevée pour faire pression sur le questore, il faut découvrir qui en est responsable. Pour cela, j’ai besoin d’une aide discrète. »
Carlo hocha la tête. « Dis-moi ce que je peux faire. »
Lucia prit une profonde inspiration. « Tu dois retourner à la questure et glaner tout renseignement sur le dernier jour où Sofia a été vue. Interroge le concierge de l’immeuble du questore ou quiconque l’a croisée. Pas de questions directes, sois subtil. »
« Compris. Et toi ? » demanda Carlo, inquiet.
Lucia le fixa intensément. « Je dois suivre l’autre piste. Si on retrouve la formule, on aura un moyen de faire pression sur Müller et ceux qui tirent les ficelles. J’ai mon idée, mais je dois agir seule. »
De retour chez elle, Lucia se remit au travail. Elle savait que Müller protégeait jalousement ses secrets, mais qu’une faille existait toujours, et c’était à elle de la débusquer. Elle décida de recourir au contact le plus improbable de son entourage : Rosa, femme de chambre au Grand Hotel de Saint-Moritz.
Lucia Marini avait fait la connaissance de Rosa environ un an auparavant, lors d’une brève escapade à Saint-Moritz — un temps qui paraissait issu d’une autre vie, avant le vol de la formule et la mort de Marco Gentili, qui avait tout bouleversé.
Elle n’abordait pas ce séjour avec un grand enthousiasme : les vacances n’avaient jamais été son fort. Mais, sous l’insistance d’une vieille amie, elle s’était offert quelques jours dans les montagnes suisses. Elle logeait au Grand Hotel, un établissement luxueux et ostentatoire qui ne lui correspondait pas vraiment. Lucia appréciait davantage la simplicité et l’authenticité, un univers éloigné de celui des habitués fortunés de l’hôtel.
Or, dans cette ambiance formelle, Rosa s’était distinguée. Dotée d’un sourire sincère et d’une serviabilité chaleureuse, elle rompait la rigidité ambiante. Femme de caractère, italienne comme Lucia, venue du Piémont pour saisir de nouvelles opportunités en Suisse, Rosa passait régulièrement la voir, pour ranger la chambre ou lui apporter le petit déjeuner, et en profita pour échanger quelques mots.
Un jour, lors de l’une de ces discussions, Rosa s’était confiée, racontant sa fascination pour ces intrigues invisibles, fils imperceptibles reliant la vie des riches clients de l’hôtel. « Vous savez, mademoiselle Marini, on voit tellement de choses ici. Les gens riches pensent que personne ne les observe, mais ils ne se rendent pas compte qu’on est toujours là, dissimulés, à recueillir chaque indice. »
Lucia avait souri. « Je parie que tu en sais bien plus que quiconque dans cet endroit. »
Rosa avait ricané, l’éclat de complicité dans le regard. « Peut-être, mais il y a des choses qu’il vaut mieux taire. »
C’était cette sincérité et ce tact qui avaient séduit Lucia. Même si elle la connaissait peu, elle devinait en Rosa une personne fiable, habile à observer sans se faire remarquer et à retenir chaque détail.
Quand son départ approcha, Lucia laissa un mot à la réception, remerciant Rosa pour sa gentillesse, avec son numéro de téléphone en guise de remerciement. « Si un jour tu as besoin de quoi que ce soit, Rosa, n’hésite pas à m’appeler. Je ne suis pas seulement commissaire, je peux aussi être ton amie », avait-elle écrit.
Cette promesse semblait désormais bien lointaine, mais face à Müller et à son réseau d’intrigues, Rosa était devenue une alliée précieuse. Leur lien éphémère, né dans un contexte banal, se révélait un atout crucial en cet instant.
Lucia composa le numéro du standard de l’hôtel. Après quelques sonneries, une voix féminine décrocha.
« Grand Hotel Saint-Moritz, que puis-je faire pour vous ? »
« Je souhaiterais parler à Rosa, s’il vous plaît. Elle travaille à l’étage. »
Un court silence suivit. « Restez en ligne, je vous prie. »
Quelques minutes plus tard, Rosa répondit. « Oui ? Qui est à l’appareil ? »
« Rosa, c’est Lucia Marini. Je ne sais pas si tu te souviens de moi… »
« Lucia ! Bien sûr que je me souviens. Que puis-je faire pour toi ? » répondit-elle chaleureusement.
« J’ai besoin d’un service. C’est très important, » annonça Lucia. « Il faut que tu me dises tout ce que tu sais sur Thomas Müller. Même les plus petits détails. »
Rosa hésita. « Mademoiselle Marini, vous savez que je ne devrais pas… »
Lucia l’interrompit doucement. « Rosa, quelqu’un est en danger. Je ne peux pas tout t’expliquer, mais je t’assure que c’est une affaire de vie ou de mort. »
Rosa resta silencieuse un instant, peut-être en train de se demander si elle devait faire confiance à Lucia. Puis elle soupira. « D’accord, je vous dirai ce que je sais. Mais je veux votre parole, commissaire. Je veux que vous me garantissiez l’anonymat total. Je ne veux pas d’ennuis, ni avec Müller, ni avec personne. Ce n’est pas moi qui dois me retrouver au milieu de tout ça. »
Lucia hocha la tête avec sérieux, inclinant légèrement la tête pour manifester sa compréhension. « Rosa, je vous promets que personne ne saura qu’on a parlé. Votre nom n’apparaîtra nulle part, et tout ce que vous me direz restera entre nous. Vous pouvez me faire confiance. »
Rosa poussa un soupir, paraissant soulagée, bien qu’une tension fût encore perceptible dans son regard.
« D’accord, commissaire. Dites-moi ce que vous voulez savoir. »Lucia prit un instant avant de répondre, d’un ton calme mais déterminé. « J’essaie de découvrir ce que cache réellement Müller. Je veux connaître ses déplacements, ses habitudes, et tout ce qui semblerait inhabituel. S’il a des comportements étranges ou des lieux qu’il fréquente… chaque détail compte. »
Rosa acquiesça lentement, se mordillant légèrement la lèvre comme si elle se demandait par où commencer. Puis elle s’adossa et entama son récit.
« Très bien, je vais vous dire ce que j’ai remarqué ces derniers mois. Müller… c’est un homme très discret, mais il y a des choses qu’il ne peut cacher, même à ceux qui l’observent de loin. Il transporte toujours deux mallettes. L’une, la plus grande, contient ses documents. Je l’ai vue souvent : il l’ouvre devant tout le monde, avec un aplomb qui semble destiné à faire croire qu’il n’a rien à cacher. Mais l’autre… l’autre est différente. »
Lucia se pencha, le regard rivé sur Rosa. « En quoi est-elle différente ? »
« Il ne l’ouvre jamais en public, » expliqua Rosa, baissant la voix comme si elle craignait que quiconque puisse l’entendre, même dans la pièce. « Qu’il soit au casino, au bureau ou au club, il la garde toujours auprès de lui, comme si c’était trop important pour la laisser sans surveillance. Et j’ai remarqué qu’il est plus nerveux quand il la manipule, comme s’il craignait que quelqu’un ne s’en approche trop. »
Lucia acquiesça, gravant ce détail dans sa mémoire. « Et concernant ses déplacements ? As-tu remarqué quelque chose d’anormal ? »
« Il s’arrête souvent au casino la nuit, » poursuivit Rosa, les bras croisés, la tête légèrement inclinée. « Mais je ne crois pas qu’il joue vraiment. Je l’ai observé à plusieurs reprises et on dirait qu’il s’intéresse davantage aux rencontres qui se tiennent dans les salons privés. Il peut y rester des heures, mais je ne l’ai jamais vu s’asseoir à une table de jeu. On dirait qu’il se sert de cet endroit comme une couverture pour autre chose. »
Lucia resta silencieuse quelques secondes, enregistrant ces informations. Chacun de ces éléments confirmait l’idée que Müller dissimulait quelque chose d’important. « Rosa, ce que tu me dis est crucial. Si tu as remarqué d’autres choses, même infimes, il faut me les dire. »
Rosa hésita, puis secoua la tête. « Non, c’est tout. Mais laissez-moi vous prévenir d’une chose, commissaire : Müller est dangereux. Il ne fait rien au hasard, et s’il suspecte qu’on le surveille, il ne lui faut pas longtemps pour faire disparaître la personne. Faites attention à vous. »
Lucia lui offrit un sourire rassurant. « Ne t’inquiète pas pour moi, Rosa. Mais ton aide pourrait tout changer. Merci pour ta confiance. »
Rosa baissa les yeux, l’air un peu embarrassée, et remit une mèche de cheveux derrière son oreille. « J’espère juste ne pas me mettre dans de sales draps en vous parlant. »
« Crois-moi, tu n’as aucun souci à te faire, » répondit Lucia avec conviction, prête à tirer profit de chaque bribe de cette conversation pour s’approcher de la vérité.
« Merci, Rosa. Tu m’as apporté bien plus que je n’espérais, » fit Lucia. « Si tu découvres autre chose, contacte-moi. C’est important. »
Le lendemain, Lucia se rendit dans un petit café hors de la ville, pour étudier une carte des environs du château de Corenno Plinio. Elle estimait l’antique forteresse incontournable dans cette affaire, persuadée que Müller y avait semé plus d’une trace.
En pleine réflexion, elle vit entrer dans la salle une silhouette familière : c’était Carlo, le visage tendu.
« J’ai découvert quelque chose, » annonça-t-il, en s’asseyant face à elle. « Sofia a été vue pour la dernière fois près de Lambrate, peu après être sortie de chez elle. Elle a fait un achat sur un stand de vêtements vintage. La chose étrange, c’est qu’un témoin a remarqué une fourgonnette noire stationnée, sans plaque ni logo. C’est peut-être une piste, même si elle est mince. »
Lucia réfléchit. « Une piste reste une piste, Carlo. Au moins, on sait où chercher. Je vais tenter de relier Müller à ce quartier. Pendant ce temps, toi, poursuis ton enquête à la questure. Quelqu’un en sait forcément plus qu’il ne dit. »
Carlo hocha la tête, le regard sombre. « Lucia, sois prudente. Tu n’es pas seule dans cette histoire, mais tu as des ennemis puissants. »
Elle lui rendit un regard déterminé. « Je n’ai jamais été seule, Carlo. Je t’ai, toi. Et ça me suffit. »
Lucia savait que parvenir jusqu’à l’endroit où se trouvait sans doute Sofia ne serait pas aisé. L’enquête était déjà complexe, mais la situation exigeait désormais encore plus de discrétion et de vigilance. Pas question de commettre la moindre erreur. Après sa rencontre avec Carlo et les premiers éléments échangés, elle opta pour une approche plus méthodique, s’appuyant sur son expérience et divers indices rassemblés de manière éparse.
Après des heures passées à éplucher les documents liés à l’affaire du polypropylène, Lucia dénicha un élément qu’elle avait d’abord écarté. Parmi les papiers décrivant Müller et ses relations, figurait la mention d’une société de transport, désormais en faillite, « Logistica Valchiavenna ». Cette information ne sautait pas aux yeux, mais revenait tout de même dans certains rapports financiers connectés à Müller. Un détail particulier retint son attention : un important virement d’argent effectué juste avant la dissolution de la société, un mouvement louche semblant décalé du reste de ses opérations.
Lucia décida d’approfondir. Elle se rendit aux archives et découvrit que le siège de la société se trouvait dans une zone industrielle à la périphérie de Milan, près d’un secteur autrefois réputé pour divers trafics. Quelque chose lui soufflait que ce lieu recélait bien plus qu’il n’y paraissait.
À l’heure du déjeuner, le lendemain, Lucia reçut un appel anonyme au téléphone de son bureau. La voix était rauque, masculine, probablement altérée afin de demeurer méconnaissable.
« Commissaire Marini, je sais que vous cherchez Sofia Romano, » lança l’inconnu.
Lucia se raidit. « Qui est-ce ? D’où savez-vous… »
Il l’ignora. « Je ne peux en dire plus, mais je sais où vous devriez débuter vos recherches. Une vieille zone industrielle au nord de Milan… il y a des entrepôts abandonnés près de la voie ferrée. Je n’en sais pas davantage. »
Avant que Lucia ait pu rétorquer, la ligne se coupa. Elle demeura, le combiné en main, le cœur battant à tout rompre. Qui que ce fût, elle ne pouvait négliger cette piste.
Lucia décida de recouper cette information avec les éléments relatifs à la faillite de Logistica Valchiavenna. Toutefois, elle préféra d’abord obtenir des certitudes. C’est alors qu’elle songea de nouveau à Rosa. Elle savait que, grâce à son poste à Saint-Moritz, Rosa pouvait capter quantité de conversations et d’informations sur les clients de l’hôtel, et Müller y séjournait souvent.
Lucia contacta Rosa depuis une cabine téléphonique. Après quelques échanges de formules de politesse, elle alla droit au but.
« Rosa, as-tu entendu parler d’un endroit appelé Logistica Valchiavenna ? Ou bien de Müller et d’éventuelles activités en périphérie ? » demanda Lucia, d’un ton bas et prudent.
Rosa resta silencieuse quelques secondes, avant de reprendre : « Je n’ai pas entendu ce nom spécifiquement, mais un jour, en rangeant une chambre, j’ai trouvé un reçu laissé par Müller. Ça concernait le loyer d’un entrepôt industriel. Je ne m’en suis pas souciée, mais ça m’a paru bizarre. Je peux tenter d’en savoir plus, si tu veux. »
Lucia lui demanda de le faire, avec la plus grande discrétion. Rosa promit de tenir la commissaire au courant au plus vite.
Pendant qu’elle attendait des nouvelles de Rosa, Lucia entreprit d’examiner le secteur industriel signalé par l’appel anonyme. On y trouvait un ancien nœud ferroviaire, aujourd’hui désaffecté et autrefois dédié au fret. Ce détail l’intriguait : Müller aurait pu profiter de ce coin isolé pour dissimuler quelque chose ou quelqu’un.
Lucia s’y rendit pour un premier repérage, en catimini. Elle vit que beaucoup de hangars étaient réellement à l’abandon, mais l’un d’eux se distinguait : ses grilles n’étaient pas aussi rouillées que celles des autres, et des traces récentes de pneus s’étiraient sur le chemin de terre menant à l’entrée.
Rosa ne tarda pas à la rappeler. D’une voix à la fois enthousiaste et prudente, elle raconta que, récemment, Müller avait discuté avec un homme au bar de l’hôtel, évoquant la « sécurité » et un « dépôt » à garder. Rosa avait saisi quelques bribes de leur entretien et se souvenait du nom d’une rue : via dei Binari, correspondant précisément à la zone qu’explorait Lucia.
Ce fut la pièce manquante qu’elle cherchait. Avec ce que Rosa lui avait confié, l’appel anonyme et le volet financier relatif à Logistica Valchiavenna, Lucia était désormais sûre d’avoir identifié le bon lieu.
Elle savait qu’elle ne pouvait y aller seule. Elle appela Carlo Conti, lui expliqua tout et lui demanda de l’accompagner pour une reconnaissance discrète.
« On ne peut faire appel à la police officielle, » insista Lucia. « On ignore qui est mêlé à tout ça, et je refuse que Müller ne se doute de quoi que ce soit. S’il retient vraiment Sofia, nous devons être prudents. »
Carlo partageait son inquiétude. « Très bien, mais il va falloir un plan. Je ne veux pas qu’on se fasse surprendre. »
Le soir même, Lucia et Carlo se rendirent à l’entrepôt visé. Vêtus de noir pour se fondre dans l’obscurité, ils n’avaient emporté que le strict nécessaire : des lampes-torches, une carte, et chacun un pistolet avec quelques munitions de rechange. Ils avançaient prudemment, attentifs au moindre son.
Parvenus à l’entrepôt désigné, Lucia remarqua une faible lumière filtrant d’une fenêtre à moitié masquée. Son cœur se mit à cogner : c’était le signe qu’ils espéraient. Mais ils devaient trouver comment procéder sans alerter ceux qui se trouvaient à l’intérieur.
La tension était palpable, mais Lucia savait qu’il ne fallait pas se paralyser. Si Sofia était retenue là, chaque minute comptait. Elle croisa le regard de Carlo et y vit la même angoisse que celle qui la saisissait.
« D’accord, » chuchota-t-elle. « On ne peut pas juste foncer. »
Carlo acquiesça, avalant sa salive. « On fait comme prévu. »
Il approcha de l’entrée principale, muni d’un pied-de-biche pour forcer la serrure. À sa surprise, la porte était déjà entrouverte. Un mince filet laissait passer une lueur plus vive, venant de l’intérieur.
Il prit une profonde inspiration, poussa doucement la porte en veillant à ne pas faire de bruit. L’intérieur, plus vaste qu’il ne l’aurait cru, se composait de vieux équipements et d’étagères chargées de caisses. Au centre, sous une lampe suspendue, trônait une table, entourée de quelques chaises. Dessus : des cartes, des dossiers et une arme à feu, posée sans la moindre prudence.
Carlo se dissimula derrière une pile de caisses, aux aguets. Il entendait deux voix provenant d’une pièce attenante, un ton bas, chargé de tension.
Pendant ce temps, Lucia contournait le bâtiment par l’arrière, s’efforçant de ne laisser aucune trace. Elle tomba sur la sortie de secours qu’elle avait repérée sur la carte, une porte métallique rouillée verrouillée par un cadenas usé. À l’aide d’une pince, elle coupa le cadenas, priant que le bruit se fonde dans le vent. Elle ouvrit la porte et pénétra un couloir étroit et sombre qui s’enfonçait vers l’intérieur.
En progressant, elle aperçut des empreintes fraîches sur un sol recouvert de poussière. Elle s’arrêta une seconde, alluma brièvement sa lampe et distingua ces traces : elles étaient trop récentes pour être le fruit d’une ancienne activité. Son estomac se contracta : ils étaient au bon endroit.
Carlo observa un des hommes sortir de la pièce voisine, un verre de whisky à la main. Ce dernier vint s’installer à la table centrale, commençant à passer en revue des documents. L’autre resta dans la pièce, dont la lumière plus faible se diffusait à peine.
Lucia, entre-temps, avançait le long du couloir jusqu’à une porte entrouverte. Derrière, un souffle lent, presque imperceptible. Cœur battant, elle poussa très doucement la porte, découvrant une petite salle faiblement éclairée. Au milieu, ficelée sur une chaise, se trouvait Sofia.
Lucia courut vers elle et couvrit sa bouche de sa main pour l’empêcher de crier. « Sofia, c’est moi, Lucia. Ne dis rien, » murmura-t-elle. Les yeux de la jeune fille, d’abord emplis de peur, se mirent à briller de larmes de soulagement.
Lucia entreprit de couper les cordes la retenant, le plus silencieusement possible. « Il faut qu’on sorte d’ici. Tu peux marcher ? » demanda-t-elle à voix basse.
Sofia hocha faiblement la tête, paraissant épuisée. « Oui… je pense, » murmura-t-elle, presque inaudible.
Sentant que le moment était venu d’agir, Carlo sortit de sa cachette et produisit un fracas volontaire en heurtant une caisse métallique. L’homme à la table se redressa, brandissant son arme, mais Carlo fut plus rapide à pointer la sienne.
« Bouge pas ! Pas un geste ! » cria Carlo.
L’autre homme surgit de la pièce, l’air stupéfait. Carlo le tenait également en joue. « Haut les mains et reculez ! » aboya-t-il.
L’ambiance se tendit immédiatement, les deux hommes levant les bras à contrecœur. Carlo devait rester vigilant ; un seul faux mouvement pouvait tout faire dérailler.
Lucia, ayant entendu la voix de Carlo, comprit que le temps leur manquait. Elle aida Sofia à se lever, la soutenant jusqu’à la sortie arrière. Chaque pas paraissait interminable, mais elles parvinrent finalement à l’air libre.
« Reste là, » chuchota Lucia à Sofia, la dissimulant derrière une pile de caisses près de la porte. Elle revint à l’intérieur, décidée à prêter main-forte à Carlo.
Dans la grande pièce, Carlo braquait toujours son arme sur les deux hommes. Cependant, l’un d’eux tenta soudain de saisir une arme dissimulée près de la table. Carlo tira un coup, atteignant la table et stoppant l’homme juste à temps. L’autre, voyant la détermination de Carlo, leva bien haut les mains en signe de reddition.
Lucia apparut à l’entrée, son pistolet braqué. « Ça va ? » lança-t-elle, le regard rivé sur les deux agresseurs.
Carlo hocha la tête, la mâchoire crispée. « Je gère. Et Sofia ? »
« Dehors, en sécurité, » répondit Lucia. « Mais il faut qu’on parte tout de suite. Des renforts pourraient arriver. »
Lucia rejoignit Carlo d’un pas rapide, sans relâcher son arme, fixée sur les hommes qui, désormais, avaient les mains en l’air. « Ils sont désarmés ? » demanda-t-elle fermement, scrutant le moindre mouvement.
Carlo acquiesça, maintenant sa visée. « L’un a voulu choper une arme planquée. Je l’ai empêché. L’autre n’a pas bougé. »
Lucia s’approcha de la table, attrapant l’arme abandonnée. Puis son regard se porta sur un coin de la pièce, où traînait un lot de cordes, près d’une vieille machine. « Parfait, on va les empêcher de faire les malins. »
Sans quitter les deux hommes des yeux, Carlo ordonna : « À genoux, maintenant. »
Les individus obtempérèrent de mauvaise grâce, l’un d’eux dévisageant Carlo d’un air furieux. « Vous ignorez à qui vous avez affaire, » siffla le plus jeune, ses cheveux bruns encadrant son visage.
Lucia ne releva pas la menace. « Et toi, tu ne sais pas qui je suis. N’essaie pas de le découvrir. » Elle lança une corde à Carlo. « Attache celui-là, je m’occupe de l’autre. »
Tandis que Carlo ligotait les mains d’un des malfrats derrière le dos, Lucia fit de même pour l’autre. « Serre bien, mais pas trop. Je ne veux pas qu’ils tombent inconscients avant que quelqu’un ne vienne les cueillir, » ironisa Carlo, masquant sa nervosité par ce ton goguenard.
Lucia hocha la tête, vérifiant l’entrave. « Vous ferez moins les fiers quand on vous trouvera ici. Vous aurez bien des choses à expliquer. »
L’homme le plus âgé ricana, dévoilant des dents jaunies. « Vous croyez qu’on va parler ? Vous venez de faire une grave erreur. »
Lucia s’abaissa à son niveau, le toisant. « C’est vous qui avez fait l’erreur en vous en prenant à la mauvaise personne. » Sa voix était d’un froid glacial. Puis elle se redressa et fit signe à Carlo. « On s’en va avant que quelqu’un ne rapplique. »
Ils se dirigèrent vers la porte arrière, là où Sofia se terrait parmi les caisses. La jeune fille, pâle et tremblante, leva les yeux à leur arrivée. Lucia s’accroupit près d’elle. « Sofia, on doit bouger. Tu peux marcher ? »
Sofia hocha la tête, même si ses jambes semblaient fragiles. Lucia la soutint par la taille. Carlo ouvrit la voie, pistolet en main, guettant le moindre bruit ou geste suspect.
Ils traversèrent la cour déserte pour rejoindre leur voiture, une vieille Fiat noire stationnée quelques pâtés de maisons plus loin, afin de ne pas attirer l’attention. Carlo ouvrit le coffre et y rangea les armes récupérées, puis s’installa au volant.
Lucia aida Sofia à monter sur la banquette arrière, la couvrant d’une veste. « Repose-toi. Tu es en sécurité, » dit-elle doucement, même si son pouls résonnait encore sous l’effet de l’adrénaline.
« Merci… je ne sais pas comment vous m’avez retrouvée, » murmura Sofia, la voix faible mais pleine de gratitude.
Lucia effleura ses cheveux avec délicatesse. « Peu importe comment. L’important, c’est que tu sois là. »
Alors que Carlo démarrait en silence, Lucia fixa la route, plongée dans l’obscurité, seulement éclairée par les phares. Derrière, Sofia s’était endormie, épuisée. Lucia, les mains encore tremblantes, éprouvait un profond soulagement d’avoir mis la jeune fille à l’abri.
« Tu crois qu’ils vont les attraper ? » demanda Carlo, brisant le silence.
« Si la police arrive à temps, oui, » répondit Lucia, le regard dans le vide. « Mais ce ne sera pas suffisant. Müller n’en restera pas là. Ce n’est que le début. »
Carlo soupira. « Tu as raison. Au moins, on a tiré Sofia de ce cauchemar. C’est déjà ça. »
Lucia acquiesça, même si Müller hantait toujours ses pensées. Elle savait que l’ennemi courait encore, déterminé à supprimer toute menace, et qu’il ne s’arrêterait que s’il était certain de les avoir tous réduits au silence. Mais pour ce soir, ils avaient gagné un court répit.
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